Oui, le sujet que j’aborderai sera délicat, c’est-à-dire ce qu’on conçoit comme la « beauté » et le féminisme, deux choses qui ne vont apparemment pas ensemble, selon plusieurs. Il sera abordé sous un angle qui ne plaira pas à tout le monde. Je ne suis d’ailleurs pas ici pour plaire, je le rappelle, mais pour ramener certaines choses en mémoire, selon un certain point de vue.

Je m’interroge sur la beauté, sa signification, ses symboles et ce qu’on en fait à travers les époques et les populations. Je lis à droite à gauche, j’entends parler des industries, des carcans, des dictas et des normes, ancestrales ou modernes, qui enfermeraient les femmes, toutes origines confondues, dans une « obligation à la beauté », inhérente au sexe féminin et aux attentes qui y sont reliées. En lisant des articles comme celui-ci, qui est à la fois une réflexion et un témoignage, je ne peux m’empêcher d’être déchirée dans mon propre rapport à la beauté, parmi mes propres contradictions et mes propres réflexions sur ce sujet.

Première des choses, qui suis-je ? Je suis une femme occidentale, blanche, éduquée. Je suis donc privilégiée, par rapport à bien d’autres. Malgré ce fait, qui pourrait apparaître comme une illégitimité aux yeux de certain(e)s, je suis féministe, avec toutes les contradictions que cela peut représenter en termes de définition, spécialement aujourd’hui, en Occident voire en Amérique. Je suis féministe, car je suis progressiste. Je suis féministe, car je défends l’égalité de droits entre les personnes, entre les sexes, entre les genres. J’étends cette même idée également aux personnes présentant différentes sexualités, identités, ethnies, couleurs ou appartenances.

Tout cela parait beau et gentil, mais ce n’est pas simple. Comment être féministe sans tomber dans les pièges grossiers des dictas, sous toutes leurs formes ? Ces pièges peuvent se présenter à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur, dans la culture, notre propre identité, notre éducation, notre façon de nous construire, nos croyances, religieuses ou non, nos goûts et nos intérêts. Ils se forment dans le mouvement féministe lui-même, qui arrive difficilement à s’en extirper, qui mélange tout, par moments. Ce féminisme qui n’en est plus seulement un seul, mais plusieurs. Ce féminisme-foutoir qui renferme des idées, mais aussi leurs contraires, tout en se réclamant du même combat, signe d’une véritable complexité et qu’il y a plus d’une face à une médaille.

Le féminisme, tel qu’on l’entend aujourd’hui, manque de rigueur. Cet état de fait est extrêmement problématique et pas seulement du point de vue de « l’image que le mouvement renvoie », comme peuvent le cracher certains détracteurs paresseux qui passent à côté du débat. Toutefois, je reste persuadée que ce (ou ces) féminisme, que je me permet et continuerai de me permettre de critiquer autant que nécessaire, a non seulement sa raison d’être, mais DOIT être présent sur la scène sociale. Il a sa place, ne serait-ce que pour amener une conscience par rapport aux mœurs actuelles et passées. Il a sa place pour comprendre d’où l’on part, faire valoir ce qui reste dans l’ombre parce qu’on l’y maintient. Il a sa place parce qu’il brasse sans relâche ce que l’on considère comme incontestablement acceptable et qu’on ne remet pas en question, souvent au nom du confort d’une certaine tranche de population.

Malgré toutes les critiques que l’on pourrait formuler, dont certaines sont justifiées, il n’en demeure pas moins qu’à ma connaissance, aucun autre mouvement, à l’ère d’aujourd’hui, ne peut se targuer d’avoir le courage et la lucidité de se mettre les mains dans le cambouis pour trier, analyser et comprendre les réelles motivations qui poussent à s’accrocher à ce point à des normes rétrogrades, dépassées et étroites par rapport à la différence sous toutes ses formes. Certaines disciplines interrogent, mais peu revendiquent et dénoncent. Nous vivons à une époque où beaucoup d’enjeux sociaux sont d’ordre identitaires, liés à l’appartenance et aux limites. Il n’est donc guère étonnant que les questions du féminin, du masculin, du genre, des droits et des traitements soient mis sur le devant de la scène. Il est non seulement normal, mais nécessaire de s’ajuster au gré des époques et des connaissances, de se remettre en question sur ces sujets.

Comme beaucoup le supputent peut-être, je ne suis pas particulièrement pro-normes, surtout celles qui sont bien incrustées. J’ai donc naturellement tendance à appuyer tout mouvement qui les dénonceraient et les remettraient en question. Être privilégié(e), contrairement à ce que certain(e)s pensent, n’implique pas toujours et nécessairement de se complaire ou se battre uniquement pour son bout de gras personnel. Être privilégiée, surtout éduquée, implique un devoir intellectuel qui dépasse largement ses petites prérogatives de « bien née ». Il arrive que certain(e)s se sentent concerné(e)s et impliqué(e)s, de façon rigoureuse, par cela. C’est mon cas et c’est pourquoi je me permettrai de discuter de symboles et de dérives, car ces sujets doivent être abordés, ils sont importants, comme bien d’autres, et ils sont pourtant mystérieusement passés sous silence.

Doit-on tout jeter ou doit-on plutôt transformer ? C’est une question qui me taraude sur beaucoup de sujets. La féminité et la beauté en font partie. Le plus souvent, je suis pro-facettes et pro-liberté de les afficher, de les accepter et de vivre avec dans un respect de soi-même et des autres. En d’autres termes, je ne suis pas pour la facilité.

Pour débuter cette réflexion, je partirai de moi-même, non pas par égocentrisme, mais plutôt car j’assume le fait que toute réflexion part d’un intérêt qui nous est propre, d’une idée ou d’une intuition qui fait écho en soi-même et que c’est cette idée ou ce ressenti qui fait germer tout le reste. Je me questionne sur la beauté et le rapport que j’y entretiens, en tant que femme, portraitiste, maquilleuse, amateure d’art et ayant accès à une certaine parcelle de tout cela, de par le milieu d’où je viens, somme toute relativement aisé. J’aime la beauté, du moins à la façon dont je l’entend et aussi à la façon dont j’ai remâché le concept à travers mon éducation, mais à travers bien d’autres choses encore. J’aime la beauté sous plusieurs formes, pas seulement physique, pas seulement conformiste.

Je la retrouve dans la perfection des gestes simples, une certaine forme de discipline, les objectifs fixés et atteints soigneusement, lentement, pierre par pierre. C’est une beauté de la persévérance, de la rigueur et d’une certaine forme de performance. Une beauté « active ». J’aime la beauté dans l’art et l’expression, les langues et les accents, les couleurs. J’aime la beauté dans son raffinement. J’aime la beauté dans la délicatesse, la danse, les gestes et les odeurs…une beauté que l’ont pourrait grossièrement nommer « féminine ». J’aime aussi les beautés crues et brutales, celles qui ne veulent pas en être, celles qui ne font pas dans la dentelle, notamment dans certaines œuvres d’art. J’aime la beauté du psychisme et sa façon de se construire avec les événements, un peu comme une horloge renfermant de petites pièces et engrenages dont nous ne comprenons pas toujours le fond. J’aime la beauté des pensées rigoureuses, de la science et de la littérature, des mots et des langages et ce qu’on nomme « la connaissance », une beauté évolutive. J’aime la beauté dans le fait de ne pas savoir et la tolérance à l’ambivalence, une beauté plus contemplative.

J’aime également les beautés plus simples et si répandues qu’on pourrait les qualifier de clichés. Le bruit d’une pluie sur une fenêtre, l’odeur d’un vieux livre, le galbe d’un corps, d’une peau, d’un grain, d’une couleur. Les gens que je peux trouver beaux, sans trop savoir pourquoi et pas nécessairement pour le premier abord. J’aime les corps transformés, transmutés, percés ou tatoués. Maquillés. Que ces maquillages, ces masques, soient dits « conformistes » ou « marginaux » n’a aucune importance. Ce qui m’apparaît important, c’est ce que les gens ont à dire à travers eux et la façon dont ils le disent. Pour savoir, quoi de mieux que de le leur demander ? Si toutefois ils voulaient bien nous dire ! Mais on a tôt fait de tirer des conclusions dans son coin, peu importe d’où l’on vient, par rapport à ce qu’on croit connaître du monde. Cette tendance, qu’elle vienne d’un mouvement intellectuel ou des gens en général, est compréhensible, mais comporte de nombreux pièges.

Il reste toutefois que la beauté peut être aussi une tyrannie, car elle est viscérale et imposée au regard. Alors on peut facilement n’y voir que cela, en passant à côté d’autres aspects, rendant le reste invisible. Cette conscience des revers dangereux de la beauté n’enlève pas le fait qu’elle peut être un outil extrêmement puissant.

Personnellement, j’aime les gens qui se prennent pour des canevas vivants, non pas par vide existentiel, comme le cliché ou les apparences pourraient le suggérer, mais pour exprimer quelque chose. J’en suis un aussi, je dois bien l’admettre. Je me teins les cheveux selon mes humeurs, de toutes les couleurs possibles et imaginables. Je me maquille sans trop tenir compte des « convenances » de périodes ou de lieux, même si appliqué avec un perfectionnisme maladif et une maîtrise qui m’est chère (des traits qui me caractérisent dans beaucoup d’autres domaines). Un maquillage « de soirée » le matin ou un maquillage « de jour » en soirée. Un maquillage sophistiqué en passant la journée dans mon appartement à travailler ou alors pas de maquillage du tout pour sortir boire un verre, assister à un cours, faire des courses. J’expérimente, même si c’est avec des présentations dites « classiques » ou « conformistes ». L’est-ce véritablement, au fond ? Et qui sont donc les autres, peu importe le milieu ou le combat, pour en tirer ces conclusions ?

Quoi qu’il en soit je me maquille, je perds du poids, je me muscle, je transforme mon corps, je joue avec. Tout cela n’a rien de neutre, vous en conviendrez. Est-ce parce que je suis une femme et que c’est « dans ma nature » ? Au fond, est-ce que je ne fais que de la complaisance puante sur mes petites habitudes de « bourgeoise nantie et gâtée par la vie » ? Est-ce simplement parce que je suis conditionnée à me préoccuper de mon image, pour, croit-on, accentuer mon pouvoir de séduction envers les hommes ou mon statut par rapport aux autres femmes ? Est-ce parce que je suis sur le « marché de la bonne moeuf », comme le dirait Virginie Despentes, et que je m’y complais, que je m’y soumets, que je m’y conditionne ? Après tout, ne suis-je qu’une « chienne soumise » à talons ? Une traîtresse à mon féminisme et à toutes les femmes, différentes de moi, qui n’ont pas l’envie ou la capacité d’en faire autant ? Après tout, il est vrai que la beauté, sous beaucoup de formes, occupe une grande place dans mon existence. Il serait si facile voire tentant de déduire et de remâcher ces grands discours, se voulant « systémiques », sans comprendre véritablement ni s’interroger outre mesure sur le sens des symboles aux yeux de la personne qui se trouve en face. On prône la diversité, mais on ne respecte que celle qui fait notre affaire, peu importe le milieu d’où l’on vient. C’est une autre forme de dérive qu’on tait bien sagement.

Je suis coupable d’être esthète et mégalomane sur les bords. J’envoie facilement paître ce qu’on fait des symboles au fil du temps, je me bat contre ceux qui se les réapproprie et les détournent, je me ris de leurs influences. Ce qui compte, c’est comment je le vis, à ma façon. C’est sans doute individualiste et irresponsable, quand on y pense… on pourrait sans doute dire que je me voile un peu la face. Mais j’ai tendance à penser, peut-être naïvement, que si je vise la puissance et l’épuration des influences (ou du moins que je m’efforce de les comprendre et de les voir) je serai effectivement plus puissante et indépendante, dans mon esprit, dans mon corps, dans mes ressentis… même si je ne peux changer « le monde » à moi seule et malgré l’endroit d’où je viens, dont je ne peux me départir complètement comme on enlèverait une croûte gênante. Je dois vivre avec mon époque et mon éducation, mais je ne me sens pas l’obligation d’en être l’esclave ou de porter tous ses symptômes à la manière où on me le dicte. Combattre, surtout, ce n’est pas tout éradiquer par la fuite. Combattre c’est penser et choisir pour des raisons qui font du sens pour soi.

De ce que je comprend de certains écrits féministes, l’idéal serait que la beauté, notamment, devrait être éradiquée de la conception que le collectif se fait du « féminin ». Pour ce faire, certaines pensent que les femmes elles-mêmes devraient donc se détacher de cette attente de la beauté, pour s’émanciper, par un rejet complet du concept voire de tout ce que cela implique pour elles-mêmes et sur leur corps. Pourquoi ? Car le concept de la beauté dite « féminine » est pollué. Il est devenu une étreinte, un étau, une obligation empoisonnante et dictée par des rétrogrades à cerveaux mous qui souhaitent continuer de considérer les femmes comme des objets de convoitise et ainsi les garder soumises à tous les critères qui les maintiendraient en dépendance.

On fait croire aux femmes que, pour séduire, il faut être choisie, désirée et désirable, convoitée par l’autre et que cela implique une passivité dont elles ne doivent pas sortir. Comme si leur rôle, en matière de séduction, n’était que dans l’attente et que la beauté faisait partie de cette passivité décorative. Ceci est un détournement de symbole excessivement grossier. La beauté, même celle qui est admise dans le collectif blanc et aisé comme étant « féminine », n’est pas et n’a pas à devenir signe de passivité, encore moins de soumission, bien au contraire. Nous n’avons pas à nous plier à ce que des personnes malhonnêtes, voire des industries, font des symboles et des concepts. Nous n’avons pas à rejeter les concepts eux-mêmes, mais à en ramener les définitions véritables, pour celles que cela touche et à la façon dont ça nous touche. Certaines femmes utilisent d’autres symboles que la beauté et ne sont pas touchées par ce concept. Certaines se retrouvent ailleurs. Ces femmes, elles aussi, ont tout à fait le droit de vivre comme elles l’entendent et de se battre pour défendre la définition multi-facettes des symboles qui leur sont chers, refuser de s’en faire imposer une, comme une vérité absolue et incontestable, par l’effet de balancier des modes ou des dérives du mercantilisme. L’industrie commerciale, d’ailleurs et entre autres choses, est championne dans la redéfinition et le détournement de symboles. Il est important de lutter contre l’absolutisme et la tyrannie de ce que la publicité (au sens large) nous impose.

Personnellement, je refuse, catégoriquement et sans négociation, de changer mes intérêts en fonction des détournements de symboles. Je ne jouerai pas au jeu de la girouette au fur et à mesure que les symboles sont transformés artificiellement par des gens qui se les réapproprient et essaient d’en imposer le sens, à bon ou mauvais escient. Je n’attend aucune permission de quiconque et je n’en prescris à personne. On pourrait me dire que je suis sous influence malgré moi, que ce n’est pas toujours conscient. Pour moi, ce n’est pas moteur à tout renier, tant qu’on y réfléchisse et qu’on se donne le droit de choisir, car il y a toujours plusieurs facettes à une influence.

Prenons le maquillage, par exemple. Pour moi, il est signe de pouvoir. Je pense aux femmes d’après-guerre qui se maquillaient pour revendiquer leur place au sein de la société et leur émancipation, je pense aux rois et reines qui se poudraient pour afficher leur statut social, je pense aux membres de certaines tribus qui se maquillent et modifient leurs corps pour des rites, des initiations, je pense aux peintures sur les corps des guerriers et guerrières pour afficher leur appartenance à un combat ou par pur pragmatisme de camouflage, je pense aux adolescentes, pressées de se maquiller pour sortir de l’enfance et être reconnues comme des adultes. Le maquillage, c’est un pouvoir transformant sur un corps. Je change mon visage, je met un masque et je met celui qui me parle, aux couleurs qui me plaisent. C’est aussi un outil de séduction, pour beaucoup. Mais séduire, ce n’est pas nécessairement s’offrir en sacrifice ou se soumettre à une volonté extérieure, masculine ou non. Séduire, c’est aussi être actif, puissant. Séduire, c’est montrer qui choisis et qui mène la danse. Se maquiller permet d’utiliser son image et d’en jouer. Se maquiller est une pratique extrêmement érotique dans bien des cultures, mais l’érotisme, pour moi, n’est pas nécessairement signe de soumission ou d’oppression. Ce sont les multiples détournements qui le deviennent. Ces détournements dénigrants n’ont pas leur place, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’est, par définition(s) profonde(s), l’art du maquillage, la beauté ou encore l’esthétisme.

Voici une idée, citée de l’article plus haut : « Selon elle (Amanda Marcotte, journaliste, en parlant de la campagne de Dove « je suis belle comme je suis »), que l’on conçoive la beauté comme un idéal impossible à atteindre, un concept à redéfinir ou un ensemble de traits de personnalité à acquérir importe peu, car le slogan suggère qu’être belle est encore la plus grande aspiration féminine qui soit. C’est comme si toutes les qualités d’une femme étaient mobilisées pour atteindre ce but ultime. De plus, les publicités peuvent laisser entendre subtilement que les autres traits de personnalité de la jeune fille sont valables dans la mesure où ils s’ajoutent à sa beauté. »

L’élément dont cette citation parle est un exemple de détournement de la beauté, au nom de la vente. La femme « doit » être belle, car si elle y accorde une importance et transforme cette importance en besoin, elle achètera des produits cosmétiques. C’est un détournement problématique et douteux, comme le font à loisir les campagnes de marketings sur beaucoup de choses. Le propre de la vente est de créer un besoin pour consommer. La beauté n’est qu’un prétexte, dans ce cas. Ce sont donc les méthodes douteuses de vente et de marketing qu’il faut condamner, non pas la beauté ou la volonté de modifier un corps par le maquillage ou autres outils. La beauté n’est pas une fin, comme le suggère les apparences, elle est un moyen, un tremplin vers autre chose. La beauté est un langage et ce langage n’est pas prisé que par les femmes ! On tente de le faire croire, mais il s’agit de lire un peu d’Histoire ou de regarder véritablement autour de soi pour s’apercevoir du contraire.

Il est vrai, cependant, que, bien souvent, les intérêts de beaucoup de femmes se portent vers les langages, quels qu’ils soient. Est-ce une tare ? C’est un autre débat dont je ne traiterai pas ici. Je peux cependant dire que, pour ma part, la réponse est claire : non, absolument pas.

Beaucoup de gens se servent de concepts et d’outils qu’ils détournent pour asseoir leurs pensées douteuses, enfermantes et malhonnêtes. Ce ne sont pas ces concepts ou ces outils qu’ils faut condamner, ni les personnes qui continuent de les utiliser pour des raisons qui leur appartiennent. C’est la manipulation insidieuse dans le but de soumettre qui est condamnable !

Tirer la conclusion, comme beaucoup le font, que les femmes qui continuent d’utiliser le maquillage ou qui l’utilise selon certains « principes de beauté communément admis » sont des vendues ou des soumises est une dérive, un raccourcis.

Cet article soutient que Dove, comme beaucoup de compagnies cosmétiques, amalgame beauté et confiance en soi. En effet, les compagnies de cosmétiques ont bien compris que le maquillage et la beauté sont signes de pouvoir. Elles profitent de ce symbole pour le détourner et en faire, au contraire, un sujet de soumission à des normes, spécialement dans le but de servir des principes commerciaux de normalisation de « la femme » et de « la beauté ». Le maquillage se retrouve donc dépossédé de son sens premier, c’est-à-dire afficher ouvertement le pouvoir que l’on détient sur notre corps, le sublimer ou l’enlaidir, mais quoi qu’il en soit, le transformer dans le but de communiquer quelque chose. Le maquillage, tout comme l’art, est une autre forme de langage, un langage qui nous est propre selon l’endroit d’où l’ont vient et il mérite d’être traité comme n’importe quel autre langage ! On peut faire dire tout et son contraire à un mot ou une phrase sortie de son contexte. Les langages méritent d’être traités avec rigueur et conscience des projections que l’on y fait.

Ainsi, ces industries se servent de l’estime de soi bourgeonnante ou bafouées de jeunes adolescentes, voire de femmes, pour y glisser un besoin d’acheter des produits dits « de beauté » et pour véhiculer insidieusement l’idée qu’une femme a invariablement « besoin d’être belle » et pas n’importe comment, « belle » à la façon marketing et commerciale du terme, c’est-à-dire en dépensant de l’argent dans des produits dont elle n’avait pas forcément envie à la base. On vend du rêve, comme quoi si la jeune fille ou la femme dépense cet argent dans ces produits, ses enjeux narcissiques seront apaisés. C’est un détournement qui se sert du développement identitaire normal des personnes pour en faire une faille qui permettra de générer du profit. Cette exploitation est inacceptable parce qu’elle n’a aucune éthique.

Après, bien entendu, pour se maquiller, il faut des outils, des produits. À moins de fabriquer soi-même son fond de teint, sa colle ou ses ombres par des processus chimiques, on doit forcément en acheter. Qui a dit qu’acheter devait être une soumission obligatoire ? Acheter peut aussi signifier choisir, se renseigner, prendre son temps. Acheter peut être un geste critique, tester et condamner ou apprécier et en tirer parti. Les acheteurs ont un pouvoir qu’ils n’utilisent pas, c’est-à-dire la critique et l’exigence. On ne nous y encourage pas, surtout pas au Québec où la moindre critique est perçue comme un trouble de la paix sociale, mais ça s’apprend. Les industries dépendent de nos choix, faisons donc des choix éclairés pour mener la danse !

Je pense qu’un bon nombre de pratiques commerciales devraient être considérées comme criminelles, car beaucoup d’entre elles portent atteinte à l’intégrité de la personne. Malheureusement, elles ne sont pas condamnées, car la plupart son insidieuses et peu de gens prennent le temps de réfléchir, de décortiquer les amalgames et d’y mettre un peu d’ordre pour ensuite dénoncer. Dénoncer et s’adonner à la critique demande une grande quantité d’énergie et de temps, un luxe que peu de gens peuvent se vanter d’avoir.

Utilisons notre pouvoir personnel, quel que soit le milieu d’où on vient, plutôt que d’accepter que d’autres, qu’ils servent des industries ou des causes sociales, se servent de nos intérêts et nos goûts pour en faire des faiblesses à exploiter ! Les symboles nous appartiennent et nous n’avons pas à nous en détourner, à les rejeter, à la minute où un tiers vient en implanter une définition prémâchée ! Reprenons le contrôle de nos symboles, quels qu’ils soient. C’est notre travail d’intellectuelles, pour celles qui ont, comme moi, cette vocation.

Je ne suis pas une militante revendiquant dans les rues. Je ne suis pas une oratrice. D’autres, bien plus douées que moi dans ce domaine, se chargent déjà de cette facette. Certaines, de toute façon, diront qu’il y a bien assez de « blanches nanties » sur la sellette des médias sans en ajouter une de plus et elles n’auraient pas complètement tort.

Par contre, j’ai d’autres talents. J’ai la chance de pouvoir lire, écrire, d’être instruite et de continuer à le faire. Je pense que cet état m’offre une opportunité, mais m’impose aussi un devoir. Je veille au grain des dérives et j’écris. Je continuerai d’écrire, d’ailleurs, que ça plaise ou non, parce que cette facette est définitivement nécessaire.