Il y a quelques mois, j’ai déversé une partie de mon fiel sur certains aspects du travail de remplaçante en CPE (Centre de la Petite Enfance) et les contraintes qui sont associées à ce milieu de travail particulier. Cependant, je n’ai toujours pas parlé du plus important, ce qui m’a motivé à continuer pendant un an dans ces milieux et à accepter les conditions de travail parfois douteuses qui y sont rattachées : les enfants (et leurs parents).

Lorsque j’ai commencé en CPE, je n’avais que très rarement côtoyé des bébés auparavant. À vrai dire, j’évitais soigneusement les contacts avec les très jeunes bébés, car j’en étais mal à l’aise. Je les trouvais fragiles et je me trouvais, surtout, bien bourrue et maladroite. Inconsciemment, j’avais peur de les briser, de ne pas savoir, d’être impuissante ou, pire, de tout faire de travers. Je voulais m’écarter de toute situation où j’aurais pu, même sans le vouloir, faire du mal à un enfant et m’en retrouver avec l’écrasante culpabilité, ce qui était particulièrement handicapant et lourd à porter. On peut donc dire que, lorsque je suis arrivée en CPE, j’étais effrayée et sans expérience. Je n’arrivais absolument pas à « m’autoriser » quoi que ce soit.

Au fil de mes tâches de remplaçante, j’ai été amenée à travailler dans une pouponnière (et plusieurs autres par la suite), avec des bébés de toutes sortes et de tous âges. Certains étaient très communicatifs et d’autres étaient plus méfiants. Certains n’avaient même rien à faire de moi et m’ignoraient joyeusement alors que d’autres étaient très curieux et m’accueillaient dans toute mon étrangeté. Néanmoins, comme j’étais là pour un moment, nous nous sommes habitués, doucement.

Au début, je n’étais pas du tout naturelle, même si j’essayais d’en avoir l’air. J’étais crispée, angoissée et je n’arrivais pas à « parler vrai », comme dirait Françoise Dolto. Je racontais n’importe quoi, comme les gens anxieux le font, la sueur dans le dos, pour tenter d’oublier qu’ils sont terrorisés. J’avais l’impression d’être une occidentale arrivée en Chine et qui essaierait de parler mandarin sans dictionnaire. J’ai donc fini par faire ce que je savais bien faire : me taire et écouter. J’écoutais les adultes, les autres éducatrices qui me parlaient des enfants, ce que les parents me racontaient, mais aussi ce que les enfants me passaient dans leurs gestes, leurs jeux, leurs petits mots et leurs réactions. Ils ont été très généreux avec moi, qui était là pour apprendre. J’ai essayé (même si ça n’a pas toujours marché) de prendre le temps de me consacrer à ce qu’ils avaient à dire. Des fois, j’étirais même le temps comme du beurre sur une tartine, au grand désespoir de ma directrice.

Je parle parfois du changement de couches et de la période de la propreté comme des épisodes ingrats. Il est vrai que pour le nez et les oreilles, ce n’est pas toujours de tout repos. Cependant, en pouponnière, la période du changement de couches s’avère être aussi particulièrement riche en intimité et en petits instants privilégiés de communication avec les bébés. Certains n’acceptent qu’on les change qu’à condition de pouvoir utiliser le petit escalier pour monter eux-mêmes sur la table à langer, d’autres ont besoin de jouer avec quelque chose dans leurs mains pendant cette période un peu angoissante, certains aiment la crème hydratante et trouvent que ça sent bon, d’autres trouvent nos mains froides et essaient de nous le dire avec de petites syllabes qui ressemblent au mot qu’ils cherchent. Alors ils se mettent à pleurer en essayant très fort, jusqu’à ce que je leur parle de mes doigts froids, que je leur signifie que je comprend ce qu’ils essaient de me dire. Les mots ont véritablement un pouvoir de symbolisation important pour les tout-petits.

Avec un peu plus d’expérience, j’ai fini par leur expliquer souvent ce que j’étais en train de faire avant de le faire. « Je vais te mettre de la bonne crème qui va réparer les rougeurs sur tes fesses, mais ce sera peut-être un peu froid. » Je leur disais aussi que ça ne devait pas être facile de se faire changer la couche, comme ça, par quelqu’un de nouveau qu’ils ne connaissent pas ! Ce à quoi ils me répondaient toujours quelque chose, des larmes, des sourires, des sons inquiets ou de grands regards secs et songeurs, tout dépendant de l’enfant.

L’un des principaux problèmes en CPE, c’est qu’il y a beaucoup de roulement dans le personnel, notamment avec des remplaçantes toujours différentes. Presque à tous les jours, il y en a au moins une au CPE que les enfants n’ont jamais vue et qui vient d’un organisme extérieur (dans lequel j’ai aussi travaillé). Les enfants savent ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas avec une remplaçante et sont parfois fâchés, voire surtout très inquiets, de se retrouver avec des gens avec lesquels ils n’ont aucune certitude, aucun repère (ils ne savent souvent pas s’ils vont nous revoir un jour, une fois la journée finie, ni pourquoi leur éducatrice habituelle est absente !). Les enfants doivent affronter sans cesse la nouveauté et n’ont pas le temps de créer des liens de confiance forts et stables avec ces gens qui s’occupent d’eux, parfois aussi (et paradoxalement) dans des moments intimes. Par exemple, certains enfants, surtout parmi les plus vieux, peuvent encore faire pipi au lit pendant la sieste et y accorder une grande importance. Ils s’en retrouvent humiliés, au réveil, devant l’adulte inconnu qui a pour responsabilité de les aider à se changer. Certains pleurent, enragent et refusent même qu’on les regarde. Dans le rôle de remplaçante, il y a une forme de « voyeurisme » forcé, où l’on « voit avant le temps », on doit voir ce que l’enfant n’a pas fait le choix de nous montrer et ce dans l’urgence et la banalité (alors que ça n’a rien de banal, même si ce sont des soins quotidiens perçus comme étant simples…et même si ce sont des enfants !). C’était parfois très difficile, pour eux, mais aussi pour moi.

Même les plus petits peuvent ressentir cela, une forme de pudeur, ne pas vouloir se montrer devant quelqu’un qu’on ne connait pas, même si on sait que cette personne est là pour nous aider. Il est important, en tant qu’adulte, d’être respectueux de cela, ne pas se précipiter pour aller plus vite, même si parfois c’est difficile et même si on nous rappelle sans cesse qu’on nous paie aussi un peu pour « être efficace » et pour gérer le groupe avant le sujet individuel qu’est l’enfant. Je me suis retrouvée déchirée dans ce genre de situation très souvent, pendant mon travail en CPE. Devoir choisir entre la gestion du groupe et les situations particulières qui demandent une attention et une considération pour un enfant vivant une détresse…ce sont des dilemmes que rencontrent souvent les éducatrices et les remplaçantes. Ce n’est pas simple à gérer. On aimerait être tout, mais on ne peut pas. On aimerait se voir pousser 6 bras et deux têtes, par moment, mais ça n’arrive jamais, bien évidemment.

Les enfants nous disent ce qu’ils vivent, mais c’est rarement entendu et souvent exprimé par un symptôme « gênant » ou dans l’action. En CPE, j’ai ressenti très concrètement ce que c’était que d’être pressée comme un citron, prise par le temps et les exigences. J’ai ressenti ce que c’était que d’être « obligée », continuellement, de prioriser des choses avec lesquelles je n’étais pas toujours d’accord, au nom d’un fonctionnement, en ne trouvant pas de solution pour faire ce que j’aurais cru « bon » ou « mieux ». J’avais l’impression de toujours faire les mauvais choix et de n’avoir que des options déplaisantes. Il n’y avait pas beaucoup de place pour réfléchir, on était à l’étroit et on devait continuellement faire vite. Si c’était pressurisant pour moi ou pour les éducatrices, les enfants aussi le ressentent… Ils sont dans l’action, continuellement occupés, mais n’ont pas réellement de temps pour « penser leurs pensées ». Tout est dans l’agir. Pendant ces moments, en particulier, l’adulte que je suis devenue était sensible aux enfants d’aujourd’hui, qui n’ont visiblement pas beaucoup d’espace pour symboliser, eux sur qui l’on a tendance à projeter les plus grands désirs et les espoirs les plus éperdus. Je ressentais également de la compassion pour les parents… Je me disais qu’eux aussi, parfois, devaient certainement être pris dans des dilemmes tout aussi difficiles avec leurs tout-petits. Je tentais d’imaginer, avec mes ressentis, même si je n’ai pas d’enfants, et je trouvais qu’on était parfois bien durs avec eux. Les parents « font ce qu’ils peuvent », effectivement. Je l’ai vécu à peu près, même si ce n’était pas au même degré ni exactement dans la même position : faire ce que je peux avec les moyens que j’ai et toujours avoir cette impression de mal faire, en plus de devoir gérer les attitudes de certaines personnes, souvent extérieures aux situations, qui viennent sans scrupule exploiter cette « faille » en soi, et la culpabilité qui l’accompagne, sous toutes sortes de prétextes.

Il y a eu aussi de petits moments où le langage prenait toute la place, comme quand on racontait des histoires ou qu’on construisait quelque chose. J’ai notamment le souvenir d’une grande tour bâtie avec des pailles et des embouts, qu’on a fait monter jusqu’au plafond, avec un groupe de 4 ans. Chaque enfant faisait ressortir sa créativité, tentait de trouver sa solution pour monter et poser une nouvelle pièce ou raconter l’histoire de la « grande cabane ». Ça a été un repaire de serpents et une maison de dinosaures, ça a aussi été une grande maison à cheminée avec des chambres pour tous. Chacun avait une place, qu’ils échangeaient, et tous travaillaient ensemble.

Les bébés aussi adorent les histoires. Avant de travailler en CPE, je ne savais pas à quel point les bébés, même les plus petits, apprécient qu’on leur parle, surtout de ce qui se passe dans l’ici et maintenant. Ça les apaise, ça peut aussi les mettre en colère, mais quoi qu’il en soit, il en ressort toujours des surprises. Ils ne sont pas neutres et passifs comme on pourrait le croire. Ils se construisent tous les jours avec nous et avec ce qu’on leur apporte. Quoiqu’on leur donne comme matériau, ils en font toujours quelque chose ! Ça m’a rassuré, à vrai dire. Quand j’eus compris cela, dans tout mon corps d’adulte, je me suis détendue. J’ai pu parler avec les enfants beaucoup plus facilement, de façon plus authentique et, surtout, avec plaisir.

Je m’étais promis, toute petite, de ne jamais oublier ce que c’est que d’être un enfant, de toujours me rappeler, que c’était important de ne pas devenir comme ces adultes qui ne savent plus. Il m’a quand même fallu constater et admettre que, même si je n’ai pas complètement oublié, j’étais un peu rouillée… Et aujourd’hui, en tant que future professionnelle, je pense qu’il sera important d’y greffer ce que j’ai appris. Je ne dois pas non plus oublier ce que c’est que d’être dans une position éducative par rapport à des enfants, avec tous les enjeux que cela comporte. Je dois me rappeler que les parents « font ce qu’ils peuvent » et ne peuvent pas toujours donner ce qu’ils n’ont pas. Je serai sans doute amenée, à mon tour, à me retrouver dans une position semblable un jour ou à devoir travailler avec des gens qui s’y trouvent. Ces gens, eux aussi, auront peut-être besoin d’être accompagné par des personnes qui ne les jugent pas et ne les renvoient pas sans cesse à leur incompétence… ni non plus à leur impuissance dans ce qui se passe pour leur enfant.