Un Centre de la Petite Enfance, qu’il s’appelle « La Tirelire Enchantée » ou « La Grenouille Souriante » n’est pas un monde de câlinours rondouillards et jovials. Un Centre de la Petite Enfance est un foutoir monumental aux moyens financiers précaires, avec une organisation qui laisse souvent à désirer, parfois bourré de gens désespérés, découragés et qui, pour certain(e)s, occupent des postes avec beaucoup trop de responsabilités et de complexité pour leur niveau d’intelligence et de formation. C’est un milieu de travail rempli de magouilles, de manipulations douteuses, de harcèlement moral. De façon plutôt répandue (les exceptions existent, mais sont plutôt rares), un Centre de la Petite Enfance se préoccupe davantage de son image marketing que de la santé, mentale ou physique, de ses employé(e)s (voire aussi des enfants, par moments) et ne semble pas s’en porter plus mal. Bref, un Centre de la Petite Enfance c’est…une entreprise comme une autre. Et ce malgré l’aide financière de l’État qui ne répond évidemment pas à tous les besoins.

C’est dans ce contexte et ces milieux que j’ai travaillé 900 heures durant la dernière année, en tant qu’éducatrice remplaçante.

Une remplaçante en Centre de la Petite Enfance, c’est de la chair à canon. Et on vous le fait bien sentir à la minute où vous passez le pas de la porte d’un nouveau milieu de travail. Vous êtes là pour le bénéfice à court terme de l’organisme gouvernemental qui ne veut pas se fouler à payer plus cher quelqu’un ayant plus d’expérience que vous. De toute façon, vous êtes là pour boucher un trou temporaire : on ne vous demande pas de réfléchir, on n’a rien à foutre de vos compétences en des domaines connexes (et même si ça pouvait être pertinent, on n’a pas le temps de réellement s’y attarder), on se fiche royalement de vos opinions et encore plus de vos états d’âmes. Vous faites ce qu’on vous dit et vous essayez de le faire bien, c’est-à-dire sans trop gaffer, point.

Lorsqu’on parle de « bien faire son travail », cela sous-entend que vous devez deviner et sentir par vous-même chaque attente, chaque politique interne, chaque règlement, chaque méthode, chaque plan et chaque horaire. On n’a pas le temps d’expliquer, de raisonner, de vous briefer. Vous devez être « autonome et adaptée à toute éventualité » (c’est-à-dire vous démerder sans indications d’aucune sorte), brillante (mais pas trop, quand même), à la hauteur des espérances, tout de suite et sans contraintes pour le reste de l’équipe. Vous devez être l’esclave parfaite : la mal payée qui à la fois ferme sa gueule, a tout de suite les bons réflexes attendus et comprend d’emblée (sans besoin de clarification ou de soutien, ces choses superflues et coûteuses) les rouages du métier et du milieu dans lequel on vous jette. Vous devez évidemment être le boulet qui vole du canon et non pas celui qu’on traîne aux pieds.

Votre progression doit être rapide et productive, car, de toute façon, le temps manque, le temps fuit et c’est la panique à bord. Chaque éducatrice est à la course en train de se démener pour animer les groupes de façon adéquate et adaptée, être originale, intéressante, stimulante, faire la part des choses entre les attentes des parents et le rythme de l’enfant, être à l’écoute des réalités familiales, conseiller et guider les parents, en prendre plein la gueule si ça ne fonctionne pas (parce que, quoi qu’il arrive, si ça se passe mal, c’est « forcément de sa faute »), satisfaire sa directrice qui en demande toujours plus et qui n’a ni l’envie ni la considération de se montrer réaliste, recevoir les coups de fouets que d’autres jugent nécessaires à sa place, serrer les dents, y trouver un peu son compte quand même, planifier des activités variées, gérer le temps qu’elle n’a pas, essayer de prendre soin de sa santé malgré le manque de moyens à sa disposition, envoyer des cris de détresse qui ne sont entendus de personne, se battre un peu avec la direction pour obtenir de meilleures conditions de travail, gérer les piques et les bassesses de ses collègues, etc. Bref, vos collègues en CPE sont essouflés et fatigués, à juste titre. Ils ont d’autres chats à fouetter bien plus gros que vous et ils vous feront savoir qu’ils ont bien assez de problèmes à gérer sans en plus devoir vous prendre par la main…

Après tout, vous êtes la remplaçante, vous n’êtes donc rien. On n’est pas là pour vous estimer, vous stimuler, vous encourager. Vous ne bénéficierez d’aucune écoute, déjà que les permanent(e)s s’entre-déchirent jusqu’au sang pour la moindre part de gâteau. Vous n’existez pas autrement que comme un élément de productivité sans autre intérêt : si aller au petit coin fait perdre du temps, nécessite une organisation quelconque qui dérange, vous vous retenez jusqu’à votre pause à 3h de l’après-midi, après tout le monde. Si manger à votre faim fait le moindre trou dans les bénéfices, vous vous arrêtez à la bouchée où on vous le dit (N.B. : Faits 100% véridiques, même si certains CPE sont un peu plus indulgents et mieux organisés). Dans le cas contraire, il y a des conséquences…pour vous. Oui, car le CPE, spécialement certaines directions, ne subissent aucun malaise ni aucune perte à vous malmener, vous accuser à tort ou vous dénigrer. Si vous ne faites pas l’affaire ou si vous êtes trop lente à la détente, rappelez-vous bien que vous n’êtes qu’une remplaçante…tout à fait remplaçable. En un claquement de doigt et un coup de téléphone, un(e) autre suivra et prendra le relais.

Tout commentaire de votre part, toute idée d’avancement, sur quelque sujet que ce soit (même pertinent aux projets du CPE), sera balayé du revers de la main avec le plus affiché des dédains. Ceci s’applique encore davantage aux universitaires, ces foutus gratte-papiers qui ne servent à rien mis à part à piquer les postes des moins bien nantis qui, eux au moins, travaillent à la sueur de leur front. Si vous avez le malheur de parler de vous et de glisser au passage que vous étudiez à l’université, vous êtes cuite. Les images et les impressions se forment rapidement et sont très difficiles à déloger dans l’esprit des gens en général, mais spécialement chez certains types de personnes ayant des formations techniques, qui se font une idée très négative, caricaturée et hautaine des études et/ou milieux universitaires. Rappelez-vous bien qu’en tant qu’étudiante, surtout si vous êtes jeune, sans enfants et issue d’un milieu aisé un peu trop affiché, on prend pour acquis que vous ne savez rien de la « vraie vie ». Évidemment, petit rejeton élevé dans la dentelle senteur lavande, vous n’avez aucune idée de ce que signifie « se mettre les mains dans la merde ». Alors on va vous le montrer à la dure, on va vous casser un peu. Et ensuite, bon vent ! Car on n’a pas l’intention d’attendre que vous demandiez votre reste, déjà que vous toucherez votre 4% quand on vous mettra à la porte une fois vous avoir suffisamment usé…c’est déjà bien généreux !

Étonnamment et très paradoxalement, certains Centres de la Petite Enfance ne se soucient que très peu de l’intérêt des enfants. Il s’agit davantage d’une façade qui sert l’image auprès de la clientèle parentale que d’une réelle sensibilité. On se soucie de ce qui paraît bien, ce qui rapporte et ce qui répond à la demande : la « sécurité », notamment. Au nom de la « sécurité », on peut tout faire passer, même les pires décisions prises et appliquées n’importe comment…et mêmes celles qui entravent subrepticement le développement de l’enfant. Tant que les parents sont rassurés (et abrutis) par l’illusion du confort et l’assurance qu’il « n’arrivera jamais rien à leur enfant », tout le monde est gagnant (mis à part les enfants, bien entendu). De plus, en tant qu’employée temporaire, au nom de la sacro-sainte sécurité, on peut tout à fait se permettre le luxe de vous marcher dessus, vous abîmer, vous écraser si nécessaire et à la moindre erreur. Et on se déculpabilise en vous rappelant que ce n’est pas vous qui paierez les poursuites judiciaires en cas de pépin (eh oui, la rançon d’exploiter les failles chez des parents déjà stressés, inquiets et chez qui on entretient une dépendance à l’irréalisme…). À choisir entre se payer une plainte pour harcèlement moral, qui sera facilement étouffée, ou un procès pour « compromission de la sécurité », le choix est vite fait. Le plus important est de ne pas perdre la face devant les parents. Dans plusieurs CPE, on pratique la politique de la Reine Rouge : trouver un coupable facile et lui trancher la tête pour ensuite passer à autre chose. Ça décharge des responsabilités « trop compliquées » et ça soulage les tensions : une pierre deux coups et on ne s’est pas trop foulé. Banco.

Un CPE est une fosse aux lions dans laquelle vous avez intérêt à savoir chasser…ou courir vite. Ce n’était pas mon cas. En tant que débutante dans cette tâche et dans ce milieu, j’ai eu la fâcheuse manie de me poser en observatrice des situations, à discuter un peu, à essayer de rester neutre, du moins le plus possible (surtout car j’estimais être là pour apprendre), et à prendre sur moi voire même à prendre mon temps, par moments, quitte à passer pour la plus lente des imbéciles, aux yeux de certain(e)s. J’en ai beaucoup appris, mais j’en ai également pris pour mon grade. Je ne suis pas la seule dans ce cas : pas besoin d’aller fourrer son nez bien loin pour s’en rendre compte. Les services de remplacement sont remplis à craquer de jeunes idéalistes et naïfs qui en ont fait les frais plus souvent qu’à leur tour. « C’est comme ça qu’on apprend », disent les vieux réactionnaires, surtout ceux/celles qui ont monté les échelons, ces sadiques qui crèveraient plutôt que de vous voir bénéficier du moindre confort ou de la moindre considération qu’ils n’ont pas eue.

Travailler en CPE était une expérience intéressante, même si ce n’était pas gratifiant. Oui, j’ai eu l’opportunité d’aller au front et d’y aller de mon plein gré. J’ai eu le privilège d’enrichir ma vision du travail avec les enfants en participant aux « tâches ingrates » et en rencontrant les gens qui s’y collent, ces mêmes gens avec lesquels je travaillerai peut-être plus tard, mais dans une position bien différente. Je pense que c’était nécessaire et que c’était une bonne décision, à ce stade-ci. Je pense aussi que j’aurais eu beaucoup à offrir si on m’avait laissé ma chance et si j’avais été plus soutenue. Je repense à cet enfant à besoins particuliers à qui on m’a gracieusement permis d’offrir un accompagnement « en attendant » et « faute de mieux », ces parents avec qui j’ai discuté, qui m’ont confié leurs histoires. Même s’il va sans dire que je n’étais là que pour boucher un trou, ce fut tout de même une merveilleuse expérience dont j’ai beaucoup appris. Je repense à cette collègue responsable du groupe de l’enfant en question sur laquelle j’ai poussé pour pouvoir ne serait-ce que participer à des rencontres parents/intervenants dont j’avais eu l’idée et, qui sait, peut-être organiser, améliorer le processus, la communication entre les aidants. Bref, j’avais des idées, on m’en a pris quelques unes, mais sans m’en donner le crédit. Tant pis. Ce sera pour la prochaine fois, mais pas dans ce milieu. J’espère, dans le futur, avoir la chance et l’honneur de travailler avec des gens qui sauront apprécier mon travail et la personne que je suis à sa juste valeur, qui accueilleront mes initiatives et me feront confiance. J’espère avoir la chance et l’honneur de travailler avec des gens qui ne s’arrêteront pas à leurs à priori, quels qu’ils soient, pour juger de ma compétence.

J’ai été heureuse de vivre cela, mais je suis aussi contente que ce soit terminé et de passer à un autre niveau. Je passe le flambeau. De toute façon, je pense sincèrement que je mérite mieux…et moins étroit.

NB : Je me permettrai quand même d’ajouter que j’ai aussi rencontré des gens avec une expérience riche, qui, sans être idéalistes, ont réussi à faire la part des choses et trouver un juste équilibre entre l’intérêt des enfants, le leur et les exigences du milieu. Ces gens sont rares, mais ils sont là et je tiens à les remercier. J’ai aussi croisé de véritables passionné(e)s, qui ont tout supporté et tout donné, car, simplement, ils aimaient ce qu’ils faisaient et ont continué au nom de cela. Ces gens ont tout mon respect et mon admiration, ma reconnaissance également, car ils ont su se montrer profondément humains, tant à mon égard qu’à celui des enfants. Merci, sincèrement, à tous ces gens que je n’oublierai pas.