Je vis, la peur au ventre. Je dois avancer et ne pas céder à la vacuité qui m’entoure, la facilité de cette vacuité si attirante et réconfortante. J’ai la peur de n’être que du vide. Simplement ou alors de façon trop complexe, peut-être, j’ai peur de n’être qu’une autre forme de médiocrité perdue dans les remous d’un conditionnement inhérent à cette construction de la femme sociale, masque refusé et inassumé. J’ai peur que mes luttes ne valent rien ni ne soient utiles à quiconque, se perdent dans une marrée basse, comme une goutte dans l’océan d’une mascarade dont je n’ai pas la clé de la sortie. Ma lutte dépasse l’inégalité ressentie, intuitive ou prescrite. Ma lutte dépasse une forme simple et « moderne » d’émancipation. Elle est vitale, elle est viscérale. Elle est aussi sociale qu’individuelle. Elle est à ma façon, mais à celle de ces autres, avant moi, dont je ne peux me dissocier malgré tous mes fantasmes d’unicité, d’originalité, de marginalité toute puissante. Elle n’est pas apolitique, anhistorique, même si elle semble quelque peu égoïste par moments : ma dignité est atteinte et plus encore. Je porte également toutes les autres dignités qui le sont ou l’ont été avec moi et le souci de celles qui le seront encore après. Je vais jusqu’à me demander sincèrement s’il est éthique d’encore songer à donner naissance à des enfants, à l’ère d’aujourd’hui, dans cette époque précise. Je me demande si j’aurai la force et l’intelligence nécessaires pour armer la prochaine génération, du moins la partie dont je serai responsable, aux questions inextricables et identitaires qui me taraudent moi-même et dont je n’ai pas trouvé consensus. Être une femme, à l’ère actuelle du consumérisme, avec tous les mécanismes sociaux et les faux acquis que cela implique, est-ce acceptablement vivable ? Le tri que j’ai désespérément envie et besoin de faire me noie et, à la fois, me ramène à un instinct dont je me méfie. Cette instinct de la « femme construite » et dont j’ai été et suis encore bonne élève, dont je vois les manifestations quotidiennement. Où est donc la place de la fauve « sans domicile fixe » qui m’habite et m’envahit par moments ? Je refuse qu’elle ne soit qu’une particularité dérangeante qu’il faille taire, qui ne soit destiné qu’à l’exclusion. Je le refuse, même s’il y a plus grand qu’elle, au dehors. Il existe plus grand que les contradictions non assumées de sa beauté ou sa laideur et la puérile décision manichéenne de sa « juste perception ». J’aimerais que moi, femme sociale construite, et la fauve qui a élu royaume en mon for intérieur puissions participer à l’avancement de notre époque. Reste à trouver le moyen.