La thérapie n’est pas une démarche facile. Contrairement aux idées reçues, aller voir un psychologue, particulièrement au libéral à l’intérieur d’un suivi régulier, ce n’est pas une partie de plaisir où le thérapeute ne devient qu’une soupape de service pendant qu’on brasse notre vent et notre merdre. Pour moi, c’est un accompagnateur, un peu à la manière d’un mentor, qui me dira ce que je ne veux pas entendre, au moment où je suis prête à l’entendre. Il saura quoi faire de ce que je lui amène et si ce n’est pas le cas, on tentera d’y voir plus clair. C’est un lien qui ne s’explique pas : ni une autorité, ni une amitié, ni un parent, ou tout cela à la fois à certains moments (notamment durant le transfert) ; c’est un outil humain, dans un cadre particulier, qui amène une métacognition, un savoir sur soi qu’on n’arrive pas à aller chercher autrement qu’en prenant ce temps, avec quelqu’un qui est formé pour le transformer avec nous. En effet, ce qui est informe et inaccessible prend un nouveau sens. Certains ouvrages disaient que le thérapeute est une sorte « d’accoucheur de sens » et non un créateur. Rien n’est plus vrai.

Le lieu commun de penser que, parce que c’est nous-même, on a forcément accès à tout, c’est la pire des naïvetés. On bloque souvent des choses, qui se vivent ensuite dans le quotidien en des situations externes, sans trop savoir pourquoi. On s’en doute un peu, pataugant dans les raisons qui nous arrangent. Mais ce qu’il y a derrière, on ne fait que le supputer et c’est souvent bien plus vaste. On s’empêche de ressentir les « vraies choses », c’est plus facile, plus commode, plus fonctionnel. Et ne pas s’en occuper, occulter, ça se fait tout seul, donc encore moins de raisons de s’y attarder.

Quand ça traîne trop longtemps et que ça pourrit à l’intérieur ou quand ça fait du mal chaque jour, qu’on le porte comme un fardeau et que ça sort, que ça déborde de partout malgré tous les « contrôles » et les barrières, c’est là que la prise de conscience se fait et que l’on décide d’aller an thérapie. C’est pourquoi, moi, du moins, j’ai décidé d’y aller. Ce n’est pas parce que je suis téméraire ou que « j’étudie dans le domaine » – bien que ça m’apporte sans doute une ouverture et une confiance sur la question que d’autres ont peut-ête moins – c’est surtout parce que je sentais que je n’avais plus le choix, j’étais à un carrefour : ça passe où ça casse. L’impasse est souvent moteur de changements ou plutôt de volonté, ce qui est déjà assez considérable, surtout quand on se conforte à penser qu’on peut se sortir de tout et tout seul, que tout est « réglable ».

Non, tout n’est pas « réglable ». C’est le premier pas, l’un de ceux qui coûtent le plus, je pense. J’aurai beau passer dix ans en analyse, je ne serai jamais « réparée » comme on répare une machine et je ne pourrai pas effacer les événements, les souffrances, les manques. Tout cela restera, comme des stigmates, et le mieux que je pourrai faire ce sera de trouver des outils, des stratégies, pour apprendre à vivre avec : il y a des choses qui ne se guérissent pas en disparaissant comme un virus. L’un des premiers coups à encaisser et pas le moindre. Il y en a pas mal, des coups de ce genre, en thérapie. Et c’est drôle comme, à la fois, on s’y attend, tout en ne s’y attendant pas. Je m’attendais à ce que ce soit difficile, bien sûr, mais je ne savais pas « comment » ce serait. Je connaissais, grosso modo, les différents « sujets », mais certainement pas à quel point ça m’affecterait ni ce que j’allais en faire une fois que ça se retrouve en face de moi. Et encore que, même dans ce que je pensais connaître, j’ai eu des surprises, j’en ai toujours. En thérapie, on se retrouve véritablement face à un inconnu, un inconnu qui est soi-même.

Le deuxième point, que je suis en train de deviner seulement et que j’écrirai ici comme une sorte de fantôme sans vraiment le voir : l’évolution ou plutôt l’issue de l’évolution. Je me doutais fortement, tout comme quand j’ai choisi mon domaine d’étude, qu’en sortant de cela, je ne serai pas complètement différente, mais plus jamais la même non plus. Je l’ai constaté après 4 ans d’université : je ne parle plus le même langage, je ne vois plus les choses de la même façon, etc. Après la thérapie, j’ai l’impression très vague que ce sera pareil. Je prendrai une route et je ne pourrai plus revenir en arrière. Quand on connait ou qu’on voit quelque chose, on ne peut plus le désapprendre et faire comme si rien n’avait existé, un peu à la manière d’un disque dur qu’on efface. C’est un peu le sentiment qui m’habite. Je ne sais pas où ça va me mener ni comment je vivrai cela ou passerai au travers, mais j’ai l’impression que je « quitterai » certaines choses. Des choses que j’acceptais avant en ressentant vaguement que ça ne me correspondait pas, mais sans savoir clairement pourquoi… maintenant je ne pourrai plus jamais les laisser m’atteindre en ne faisant rien de cette nouvelle connaissance. « Vivre avec », c’est aussi renoncer, au nom d’une compréhension qui ne s’effacera pas et d’un respect nouveau. Apprendre à mieux vivre avec soi-même, c’est aussi refuser certaines situations et accepter qu’on ne peut pas « dealer » avec tout. Je commence déjà à les vivre, ces choses, ces découvertes.

Je n’écris pas cette note pour vous abrutir de mon héroïsme supposé – bien qu’affronter tout cela sans fuir c’est déjà pas mal et j’ai un respect deux fois plus grands pour ceux et celles qui persévèrent. J’aimerais surtout me prendre en cobaye pour exorciser les doutes sur la thérapie et, peut-être, rassurer les gens qui passent par un chemin semblable au mien, qui n’en voient pas la fin ni l’aboutissement ou qui se sentent tout simplement seuls là-dedans. Je suis présentement dans cette situation, donc peut-être mal placée pour en discourir, mais au moins de se dire que ces sentiments et ces passages sont humains, c’est déjà moins lourd il me semble.

De plus, je trouve que c’est une bonne chose pour tout scientifique ou intellectuel de goûter à sa propre médecine. Je pourrai au moins ne pas devenir une distributrice de diagnostiques, de techniques infondées ou de conseils moraux (parce qu’on pense souvent à tort que la psychologie s’apparente quasiment à la foi, ce qui est d’un ridicule consommé). Non, je connais le chemin, je suis en train de le défricher pour moi-même. J’ose croire, et c’est l’une des choses qui me fait tenir quand j’ai envie de tout envoyer bouler : je saurai sans doute mieux accompagner à mon tour.

Cependant, je suis pleinement consciente, mieux que jamais, à quel point évoluer est difficile. Renoncer est difficile. Accepter est difficile. Les gens qui en arrachent, qui ne savent plus comment, qui se retrouvent un peu paumés dans tout ce processus, je les vois différemment aujourd’hui. Je les comprend mieux et j’espère me donner la chance d’arriver au meilleur niveau de conscience possible, même si c’est pénible.

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