Voici une partie de mon contexte : je ne connais pas beaucoup le monde de la rue. Je ne sais absolument pas ce que peut signifier et encore moins impliquer de vivre la rue comme un milieu, un habitat, temporaire ou non. Je ne l’utilise que comme passage, comme moyen. Ce n’est jamais une fin en soit et certains, condescendants, diront que c’est une « chance ». Soit. C’est pourquoi le but de ce texte ne sera pas de parler d’itinérance en y allant de mon petit grain de sel (bien vain) sur cette réalité précise. Je manque de connaissances sur la question. Cependant, des articles qui font le buzz tel que celui-ci me font rebondir sur des éléments connexes et plutôt douteux…

Ce que je constate de la rue, même sans y être accrochée, même en tant qu’étape vers autre part, c’est que l’utiliser est toujours un combat. Je suis éduquée à voir la rue comme un danger permanent et éventuel. Je suis aux aguets lorsque je prend le métro. Je regarde autour de moi, à chaque tournant. Régulièrement, je jette des coups d’œil discrets dans mes angles morts. Ce n’est même plus de la paranoïa, c’est devenu un automatisme viscéral. J’ai des bouffées d’adrénaline chaque fois que quelqu’un passe un peu trop près, sur un trottoir ou lorsqu’il y a foule dans les transports et que nous sommes malencontreusement serrés comme des sardines, à l’étroit, supportant collectivement et silencieusement notre malaise du toucher inévitable, de la senteur poisseuse et suintante de cet Autre dans un espace confiné qui n’est plus le nôtre. Je supporte, mais je jette tout de même des regards noirs lorsqu’on me fixe un peu trop longtemps. Lorsqu’on me parle, même pour demander son chemin, j’écourte le plus possible la conversation. Je donne des directives claires, mais je ne m’éternise pas, je ne souris pas trop. Je ne veux laisser aucun doute, aucun quiproquo sur mes intentions, je ne suis pas à votre disposition. Je continue mon chemin, d’un pas ferme et rapide. La rue est un mal nécessaire. On ne m’a pas appris à l’aimer, on m’a appris à la craindre, à ne pas m’y sentir chez moi, sous aucun prétexte. La rue ne m’appartient pas, je n’y suis que de passage et, déjà, c’est un exploit.

Je trouve triste cet état de fait, mais il est souvent nécessaire. Cette cuirasse est nécessaire pour limiter les agressions gratuites et, surtout, inattendues, déstabilisantes. Dans une grande ville, aussi diversifiée soit-elle, si vous semblez vous interroger, insouciante, si vous n’avez pas l’air sûre de vous, même pour une minute, vous êtes repérée dans les secondes qui suivent. On vient vous parler, non pas pour vous aider, mais pour vous soutirer quelque chose. Ça peut être de l’argent, du temps, des faveurs quelconques. Les intentions et les paroles simples peuvent sembler triviales au départ, mais il est stupéfiant de constater comment les banalités d’une personne qui vous accoste peuvent dégénérer rapidement vers autre chose, quelque chose que vous n’aviez pas voulu, qui va trop loin. Et vous êtes prise dans ce qui semble être un inextricable filet. Lorsque vous vous retrouvez à l’intérieur, il faut redoubler de finesse, de prudence et de stratégie pour en sortir, d’une part indemne et de l’autre, idéalement, sans devoir céder à ce qui vous est demandé. Continuer votre chemin peut, plus rapidement que vous ne l’auriez pensé, perdre de sa légitimité et devenir un privilège payant. Repousser n’est pas toujours efficace et, en cas de pépin, personne ne vous aidera. Dans la rue, dans les transports, comme ailleurs, on doit créer et entretenir ses propres défenses.

Malgré tout, si vous vous retrouvez dans une situation qui dégénère, on vous fera croire que c’est votre erreur. Vous n’aviez qu’à ne pas accepter au départ, vous n’aviez qu’à ne pas vous arrêter. Dans la rue, pour avoir la paix, il faut toujours être en mouvement, dans sa tête, dans son attitude, dans ses pas. Même encore que certains tenteront de freiner votre course, votre élan et barrer votre chemin par toutes sortes de moyens. À Montréal, les « chasseurs de fric » de la Croix Rouge, Green Peace et autres organismes l’ont bien compris, notamment. Ils vous coupent, se mettent directement en face de vous, à travers vos pas, pour que vous n’ayez d’autre choix que de les regarder, leur répondre et éventuellement les contourner si vous l’osez. Quoiqu’il en soit, vous devrez inévitablement dévier de la route que vous aviez choisie et cela demande une nouvelle inertie, un bris dans votre concentration initiale, autant de faille pour vous harponner et vous garder captive le temps que vous sortiez quelques dollars, que vous signiez un formulaire, une pétition, que vous écoutiez un discours moralisateur servant principalement à vous mettre la pression et à s’assurer que vous ne sortiez pas de cette interaction forcée sans avoir ouvert votre sac et éventuellement votre portefeuille.

Après, on tente de me faire avaler que ce sont les itinérants étendus près des bâtiments qui « posent problème ». On va venir me faire croire à moi, utilisatrice quotidienne de la rue, que ce sont les gens souillés, endormis sur les bancs de parc ou près des entrées qui dérangent et sont source de malaises, si dangereusement insurmontables qu’on se doit de les chasser de notre vue. On viendra tenter de me faire avaler que des pics et des pointes en béton au bord des bâtiments commerciaux ou résidentiels sont nécessaires pour « l’ordre publique ». Apparemment, ces « mesures » ont été annulées, les pics ont été enlevés à Montréal. On fera croire qu’on s’excuse, que c’était une erreur ou une bêtise. Mais, personnellement, je n’oublierai pas.

Je me souviendrai de cette façon qu’ont les dirigeants et les commerçants de noyer le poisson et détourner les problèmes, employer de fausses solutions sensationnalistes pour nous faire oublier, trafiquer notre attention et notre réflexion, nous faire nier notre propre expérience. Personnellement, je n’ai jamais été agressée par des gens qui s’assoyaient sur le bord des édifices avec leurs chiens et leur gobelet à sous. Je n’ai jamais eu le moindre problème avec les personnes dormant sur les bancs des stations de métro. Ces gens-là vivent leur vie comme ils peuvent et sont, pour la plupart, plutôt respectueux et pacifiques. L’itinérance et la précarité des gens qui vivent dans la rue sont des problèmes réels et desquels il est important de se préoccuper, mais pas à la manière dont on nous le présente. Ce n’est pas un « trouble de l’ordre publique » contre lequel il faut réagir avec des mesures dissuasives, contrairement à bien d’autres cas qu’on passe sous silence…

Nommons quelques exemples, pour la forme. Personnellement, j’ai eu, à de nombreuses reprises, des problèmes avec des solliciteurs, pour ne pas dire des raquetteurs, souvent blancs d’ailleurs, se réclamant de différents organismes dits « sociaux » ou environnementaux, considérant qu’ils ont le droit voire le devoir de me dire et m’expliquer scrupuleusement ce que je dois faire de mon argent (i.e. l’investir dans leur soit disant « cause humanitaire ») et ce de la façon la plus manipulatrice qui soit. J’en ai eu également avec des « squeegees » agressifs qui viennent nettoyer les vitres de ma voiture à chaque feu rouge sur la Main, sans mon consentement. Ces mêmes blancs-becs qui se foutent de ma gueule allègrement et rigolent en se faisant un plaisir de continuer leur besogne malgré mes grands gestes pour leur signifier que je ne souhaite pas qu’ils touchent à ma voiture ou me sollicite d’une quelconque façon. Ces mêmes pitoyables petits potentats de coin de rue qui, du haut de leur mépris puant, me traitent de salope dans toutes les langues parce que j’ai eu le culot inacceptable de leur dire non en première instance et refuse ensuite catégoriquement de leur donner quoi que ce soit une fois leur « boulot » terminé. J’ai aussi eu des problèmes avec des hommes blancs, amérindiens et autres origines, nantis ou non, parfois saouls et en plein jour, qui m’ont accostée, hélée, suivie ou barrée la route pour que je leur parle, leur donne de l’argent ou les écoute me « complimenter » sur mes vêtements ou mon corps dans le but d’obtenir une quelconque faveur à laquelle ils sont persuadés avoir droit et qui s’offusquent lorsqu’ils ne reçoivent rien, ni sourire, ni argent, ni renseignements sur ma personne.

Bref, j’ai eu bien plus de problèmes du type « trouble de l’ordre publique » avec des gens dits « ordinaires », qui se comportent comme des terroristes forcenés et à qui on ne dit rien, devant lesquels personne ne réagit, parce qu’on considère qu’ils ont le droit d’être là. Mais on vient empêcher des personnes sans domicile de dormir passivement dans des coins sombres, à l’abri de la pluie, sur des bancs publiques ou sur les trottoirs ? Non, je n’oublierai pas. Comme je n’ai oublié aucune agression dite « ordinaire » dans la rue, peu importe sa nature, je n’oublierai pas non plus à quel point les journalistes, commerçants et dirigeants de notre pays dit « civilisé » nous prennent pour des couennes de lard imbéciles. Je n’oublierai pas à quel point l’ordre de la bonne dépense du capital préoccupe davantage et prend bien plus d’importance que le bien être basique et légitime des personnes qui composent ce qu’on appelle notre « société ».